Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Albina du Boisrouvray a la tête dans les nuages.
Souvent, je lève la tête pour admirer le ciel, les nuages qui flottent et y déambulent.
Bien sculptés parfois, ils évoluent et se métamorphosent en toutes sortes d’animaux étranges, de maisons mystérieuses et d’îles aux contours mouvants imprévisibles.
Alors cette expression bien française : “Avoir la tête dans les nuages” en plus de décrire un ou une distraite, traduit-elle la tentation de naviguer dans l’immensité, de percer hardiment le bleu si bien coagulé du plafond du ciel ? C’est-à-dire d’explorer ailleurs que le plancher de la réalité ? Découvrir au-delà du permis les marges de l’infini ? Se délivrer de son contexte terrestre ?
François-Xavier, mon fils pilote, qui avait fait, à vingt ans, de sa passion du vol son métier, me confiait le bonheur qu’on éprouve à tutoyer les nuages, ce qui relativise et rend microscopique la Terre, ses complications et problèmes.
C’est en parachute ou en parapente qu’on rencontre la vraie solitude et le vrai silence. Slalomant ou traversant tel un oiseau ces nuages aux noms bizarres.
Cirrus. Nimbostratus. Fractus. Cumulus.
La tête dans les nuages, c’est se détacher mentalement de sa gravité, de son poids corporel, et devenir soi-même, dénué d’instrument, un hélicoptère ou un voilier du ciel.
Rêver, laisser les brises de l’imagination gonfler les voiles pour voyager sans destination.
Ce qu’on dit à l’élève peu attentif au cours : “Encore dans la tête dans les nuages ! Redescends parmi nous.” Au lieu de coller à son présent (ennuyeux?) à sa réalité d’ici bas, il vogue dans une liberté créative souvent. Sans contrainte, l’esprit ailleurs on vagabonde.
Pensons au tour du monde effectué par Bertrand Piccard et son coéquipier en avion 2 places uniquement propulsé par énergie solaire. Le même Bertrand Piccard, quelques années auparavant, avait fait un périple en ballon en Asie et, obligé de se poser à terre en Birmanie, (appelée aussi Myanmar) fut secouru par nos équipes locales, les équipes humanitaires FXB, Fondation créé en 1989, suite au décès de ce fils évoqué plus haut, passionné de sauvetage. En 1986, il s’était écrasé au sol du désert Malien dans un hélicoptère Écureuil une nuit de vent de sable, pendant le Paris Dakar.
Que choisissons nous ? Se risquer à n’avoir plus seulement “la tête dans ces beaux nuages” mais y voyager “pour de vrai”, quitte à n’en jamais revenir ? Partir à tout jamais dans “l’Orient étoilé” comme le nomment les aviateurs.
Ou prosaïquement, avec prudence, n’y avoir que la tête au figuré, en sécurité dans un fauteuil confortable, ou allongée au sol du plancher des vaches. Quoi qu’il en soit, ne pas se déplacer car s’aventurer en déambulant pourrait se terminer par la disparition dans un trou ou trébucher méchamment sur un obstacle hostile.
La réponse à cette question est, je trouve, un choix intéressant, qui révèle chez chacun.e le risque qu’on est prêt à endosser.
Alors une option sympathique serait de rester allongée, dans un lieu confortable et accueillant dans la nature, “la tête dans le nuages” à les contempler, ces cadeaux incertains et momentanés, déformés qu’ils sont rapidement par les rencontres de vents et courants célestes, se conjuguant avec humidité et condensation.
S’émerveiller ainsi et ressentir la profonde gratitude de se trouver sur cette Planète étonnante, très unique, et être comblé par ses beautés féeriques et fragiles, innombrables et imprévisibles.
Albina du Boisrouvray, février 2026