Expressions #14 : Gloire nationale

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac revient sur l’histoire de Gibert et Amazon.

En dix jours, deux informations sont passées entre les gouttes des guerres à l’Est. Deux petites nouvelles de celles qui passent sous les radars et disent le monde de demain matin et après. Le placement en redressement judiciaire de la librairie Gibert et l’ouverture d’un entrepôt Amazon à Illiers-Combray. 

Gibert : années 1880, Joseph Gibert, prof de lettres, ouvre une librairie sur le quai St Michel face à l’île de la Cité. C’est l’époque de l’école laïque obligatoire : il fait fortune en vendant des livres scolaires d’occasion. A son décès, ses deux fils s’engueulent. L’ainé va ouvrir sa boutique Gibert Joseph boulevard St Michel, le cadet poursuit l’activité des quais sous le nom de Gibert Jeune. Le premier s’étend en province et diversifie son offre (en occasion et en neuf), le second va faire en partie faillite dans les années 2000. C’est aujourd’hui Gibert Joseph qui à son tour risque le même sort. 

Illiers-Combray : Illiers, village sans grand intérêt des environs de Chartres, a eu la chance d’avoir comme citoyenne la tante de Marcel Proust dans les mêmes années 1880 qui ont vu naître la librairie Gibert. La chance, car Proust l’a immortalisé sous le nom de Combray dans La recherche du temps perdu. 

Gibert et Illiers ont ce point commun de me rattacher à ma mère, et pas de n’importe quelle façon. Elle avait accumulé tellement de livres qu’à sa mort j’ai pu m’acheter une voiture (d’occasion, mais quasi neuve) avec la moitié du produit de leur vente chez… Gibert. Et à une époque (fin des années 70) où Proust était un écrivain presque confidentiel, et du moins pour très initiés, elle nous avait emmenés, un week-end, à Illiers, pour voir la maison de la tante du génie. Je me souviens de l’ennui du voyage en voiture jusqu’à ce trou, puis de la recherche fastidieuse de la maison (ma mère interrogeant les habitants sans succès) et enfin de la fameuse maison : une petite chose sans intérêt, sur laquelle on était priés de s’extasier. 

Que penserait ma mère de l’installation d’Amazon à Illiers, dit Illiers-Combray ? Morte en 1989, elle n’a pas connu ce nom enrichi dont elle rigolerait certainement. Elle n’a pas connu non plus Amazon, mais vu les commandes vertigineuses qu’elle passait chez sa libraire je pense qu’elle aurait cédé sans hésiter au délice de la livraison à domicile. 

Quant à Gibert, ma mère n’achetait jamais de livres d’occasion. Elle serait vent debout contre l’absence de droits versés aux auteurs et aux éditeurs sur leur vente. Je l’écouterais d’une oreille fatiguée me répéter que c’est un scandale, qu’un livre ça se paie, ça se garde (oui, ça je l’ai vu), ça se chérit. Elle dirait que si on est capable de se payer un Iphone on peut se payer du livre neuf. Je lui dirais… tous les arguments qu’on connait. 

Mais ma mère aurait raison, comme d’hab. Comment en sommes-nous arrivés à ce qu’Amazon s’installe à Illiers tandis que Gibert s’effondre ? Comment, alors que l’occasion est en plein boom (après être quasi morte dans les années 90-2000) c’est un livreur américain de livres neufs qui explose tandis qu’un revendeur français de livres d’occasion vacille ? Parce que la chaine du livre, tenue par une poignée d’oligarques, organise un statu quo mortifère.

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Par Éditions Reconnaissance

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