À propos de l’éviction d’O. Nora de Grasset, et de Bolloré

Aujourd’hui, nous vous proposons un texte à 4 mains : Isabelle et Ophélie donnent leurs opinions et se répondent sur le sujet du moment, le limogeage d’Olivier Nora de Grasset.

Ophélie :

Je suis frappée, à l’annonce du limogeage d’Olivier Nora par Vincent Bolloré, de la réaction collective. Tout le monde sait pertinemment, et depuis un certain temps, qui est Bolloré ; quelle idéologie l’anime ; comment il dirige ses affaires. À mes yeux, c’est déjà un petit miracle pour Nora d’être resté si longtemps à la tête de cette prestigieuse et ancienne maison qu’est (ou était, donc) Grasset.

Les auteurs, autrices, éditeurs, éditrices, semblent apprendre, à leurs dépens, que le propriétaire d’un texte, une fois publié, n’est plus l’auteur.trice, mais son éditeur.trice, et plus précisément, celui ou celle qui prend un risque en dépensant de l’argent pour faire publier le texte, pour le faire connaître, pour le faire lire. Ces sujets de propriété sont sinistres, à l’opposé de tout ce dont on rêverait pour l’art et la littérature : le capital, le grand capital, le mauvais capital pervertit et corrompt tout.

Mais l’argent, aussi, est toujours le mur du réel ; je le sais bien, puisque je me lamente quotidiennement de nos comptes en permanence dans le rouge.

Nous avons créé Reconnaissance avec ces idées : que l’auteur.trice devait rester central dans la création (en leur accordant 20% de droits, soit plus du double de la moyenne) ; que la relation entre l’éditeur.trice et l’auteur.trice est primordiale et centrale de le contrat noué ; que le risque financier pris par l’éditeur.trice était gage de son engagement. À chacun.une à présent de décider et de choisir pour soi-même ce que devrait être l’édition aujourd’hui et demain.

Isabelle :

Le débarquage du patron de Grasset fait l’objet d’un déballage d’entre soi dont le nouveau boss doit se délecter. La gauche caviar, St Germain des Prés sont en émoi : la France qui ne connaît rien à tout ça flaire un renouveau utile. Pour un peu elle remercierait le milliardaire de faire un peu de ménage. D’ailleurs les milliardaires dînent maintenant avec les auto-proclamés défenseurs des oubliés des grands, donc les planètes s’alignent, la voie est ouverte pour le grand vent d’air frais en 2027. 

Être éditeur c’est un métier de risques. Hachette était un entrepreneur, Bernard Grasset aussi. Toutes (vraiment toutes) les marques prestigieuses qui se partagent aujourd’hui les prix littéraires ont été fondées par des gens un peu fous, qui dirigeaient eux-mêmes leur maison. Comme un Philippe Rey aujourd’hui. Pendant l’occupation, Gallimard a confié sa prestigieuse NRF à Drieu La Rochelle, qui s’est suicidé en 1945 plutôt que d’être condamné à mort pour collaboration : autant dire qu’un éditeur peut aller très loin pour préserver son bien. 

Le patron débarqué de Grasset était un salarié, qui a fait toute sa carrière chez Hachette. Un excellent éditeur, certes, mais qui n’a jamais pris aucun risque personnel. Peut-être que c’est de ça que se meurent les grandes maisons historiques rachetées par des groupes : les dirigeants ne sont pas les actionnaires. Et dans le monde capitaliste, celui qui détient le capital est, en dernier ressort, le vrai chef. 

Avec tous les auteurs qui le soutiennent, rien n’empêche l’ex patron de Grasset de créer sa maison et d’en vivre. Il ne sera ni le premier ni le dernier dirigeant à le faire… ou pas. Il gagnera peut-être moins bien sa vie… ou pas. Il cessera en tout cas d’être la victime d’un affreux réactionnaire tout puissant. Il résistera. 

Dans toute industrie, l’hyper concentration s’accompagne d’une floraison de création d’entreprises. L’édition indépendante n’a jamais été aussi dynamique que depuis un siècle. Grasset est peut-être mort ; vive l’entrepreunariat !

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Par Éditions Reconnaissance

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