Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, à l'occasion de la sortie de son premier livre Reset Fashion, Romain Liot revient sur le concept de mode durable.
La mode durable fait beaucoup de bruit depuis vingt ans. Elle organise des coalitions glamour, publie des rapports copieux, forme des comités influents. Elle affiche de beaux engagements, recrute des spécialistes de la durabilité, lance des collections capsules éco-responsables, s'adjuge des certifications. Et pourtant : les émissions carbone de l'industrie continuent d'augmenter structurellement, année après année.
Je ne dis pas cela du haut d'une chaire morale. Je le dis de l'intérieur.
Pendant une décennie, j'ai cofondé et dirigé Adore Me, une marque de mode lancée à New York devenue la plus grande acquisition direct-to-consumer de l'histoire du secteur. Nous étions, à bien des égards, des outsiders dans cet univers : pas vraiment des "gens de la mode", sans attrait particulier pour ses projecteurs. Ce qui nous avait attirés, c'était la chance rare de construire quelque chose, d'expérimenter, de mesurer, d'échouer avec méthode. Sur la durabilité comme sur le reste. Et c'est depuis cette position d’entrepreneur, opérationnel, naïf et obstiné à la fois, que j'ai commencé à voir les vraies failles du système.
Ce qui me trouble le plus n'est pas que le progrès soit difficile - cela était attendu. C'est que tant d'intelligence, de bonne volonté et de ressources aient été investis au mauvais endroit.
Et pourtant. Je n'arrive pas à me résoudre à l'abandon.
Car la mode a un potentiel extraordinaire que l'on oublie trop vite. Elle est l'une des rares industries au monde capable de changer les représentations à l'échelle planétaire. Aucun autre secteur ne dispose d'une telle puissance symbolique, d'une telle capacité à rendre désirable ce qui ne l'était pas hier. Et c’est précisément parce qu'elle est, pour le meilleur et pour le pire, une caricature du consumérisme de nos sociétés, qu’elle a le potentiel de le réinventer.
Reset Fashion est né de cette tension. Celle entre la frustration d'un entrepreneur qui s'impatient de la lenteur des progrès, et la conviction obstinée qu'un chemin existe. Ce livre parle de faux départs et de vraies leçons, de la différence entre les belles intentions et ce qui fonctionne réellement.
Le temps du Reset est venu. Non pas pour rendre le discours de la mode plus glamour, mais pour qu’il corresponde enfin à la réalité.
Romain Liot, mai 2026