Grasset, Fasquelle, Hachette et Bolloré : ne pas passer à côté du sujet de fond

Aujourd'hui, Isabelle revient à nouveau sur le drame qui secoue l'édition, et la transformation de Grasset, maison d'édition historique.

Sans surprise, le propriétaire « chrétien-démocrate » d’Hachette a répondu à la fronde des auteur.es Grasset en dénonçant leur entre-soi – qu’il appelle « petite caste ».

Signe qu’il a dû être agacé, quand même, le milliardaire. 

Mais derrière ses arguments de France moisie (concept de Philippe Sollers désignant, en gros, les réactionnaires franco-français-catholico-autoritaires), on trouve un discours qui tape là où ça fait mal : le salaire du patron de Grasset vs les résultats de la maison. 

Petit retour historique : après 1945, la maison de Bernard Grasset, mouillé dans la Collaboration, est revendue à Hachette. Gaston Gallimard a été plus malin ou moins idéologue : il récupère Sartre et sa bande et s’offre une nouvelle fortune. Pendant ce temps, Grasset végète, jusqu’au rapprochement avec Fasquelle, organisé par le patron d’Hachette. Qui prend alors les rênes ? Un Fasquelle, fils et petit-fils du fondateur. Ce Fasquelle a la vingtaine, il essaie de se faire une place en éditant les Hussards qualifiés de droitards par les auteurs dominant (Sartre et cie, donc). Le rapprochement avec Grasset lui donne des ailes, alors qu’arrivent les années soixante-dix et que le marxisme commence à montrer les limites. 

Parallèlement, la maison-mère Hachette crée le livre de poche et devient un tel mastodonte industriel que Gallimard (qui appartient toujours à la famille Gallimard) doit créer sa propre marque poche et son propre réseau de distribution pour garder son indépendance (1972). Coup dur pour Hachette, qui perd peu à peu de sa valeur en même temps que les derniers descendants de Louis Hachette jettent l’éponge. Années 80-90 : le marchand d’armes Jean-Luc Lagardère rachète le groupe et en fait une machine de guerre de la distribution de livres (rien à voir avec la littérature) ; les éditions Grasset-Fasquelle découvrent et lancent les auteurs du futur : Virginie Despentes est la plus spectaculaire. 

En cette fin de XXème siècle, Lagardère fiche une paix royale à ses maisons d’édition parce qu’elles crachent du cash. Il décède, son fils reprend les rênes, c’est la cata, Bolloré récupère le morceau. Fasquelle a pris sa retraite, et tous les dirigeants de maisons d’édition sont désormais de purs salariés. C’est là que la fin de l’indépendance commence. 

Il faut parfois un séisme pour se bouger. Le vrai courage n’aurait-il pas été de dire « on se lève et on se casse » quand Bolloré a pris le contrôle d’Hachette fin 2023 ? L’union a toujours fait la force, et il faut souvent un ennemi commun pour s’unir. On en est là. 

Comme Gallimard a assuré son indépendance en 1972, il est temps pour les éditeurs indépendants de distribuer leurs livres sans passer par le rackett de la distribution Hachette (ou des autres grands groupes, Gallimard compris). Cet enjeu-là est plus souterrain mais en réalité beaucoup plus crucial pour l’avenir de la littérature que la tribune des quelques auteurs, otages fragiles d’un système qui les traite en produits. Savoir, demain, où, comment et par qui seront connus et vendus leurs livres : voilà le sujet. 

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Par Éditions Reconnaissance

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