Expressions #17 : Artificiel

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac s'interroge sur l'artificiel.

En 1860, Baudelaire faisait paraitre Les paradis artificiels, essai sur le haschich et l’opium. Il y développait l’idée d’une réalité qu’on dirait aujourd’hui augmentée. L’époque était à l’exploration de ce que la neuroscience a appelé depuis les états modifiés de conscience. L’expérience des drogues, et notamment des hallucinogènes, passionnait les poètes, en quête de retrouver éveillés ce que leur inconscient – que Freud ne tarderait pas à nommer ainsi pour les siècles des siècles – produisait dans leur sommeil. Baudelaire écrivait : La vraie réalité n'est que dans les rêves. 

Un peu plus tard, Rimbaud publie Une saison en enfer, recueil de poèmes qu’on imagine – sans être spécialiste de cette chair à érudition qu’est ce malheureux Rimbaud – inspiré par quelques redescentes difficiles. Toutes les redescentes ne sont pas non plus associées au génie, mais Rimbaud aurait-il produit ce chef d’œuvre dingue que sont les Illuminations sans un peu de substance ? Peut-être son cerveau avait-il la capacité de s’auto-décaler. En tout cas, cet état particulier de l’écriture poétique, où on décolle du réel, où le plancher des vaches se dérobe enfin, où on plane dans les nuages de mots qui soudain prennent sens parce que justement où s’est laissé y perdre, cet état où les besoins du corps ici et maintenant s’effacent pour laisser place à la Rêverie est un graal. Les milliardaires de la drogue l’ont bien compris, en s’engraissant sur sa quête. 

Les poètes sont la garde avancée de l’humanité : ils hument le vent avant qu’il se lève, prédisent l’avenir et se trompent rarement pour peu qu’ils ne se mêlent réellement que de poésie. La drogue est devenue l’accessoire obligé de l’artiste, puis celle des soirées de monsieur et madame tout le monde. Le paradis artificiel n’est plus : l’addiction l’a remplacé.     

L’essai de Baudelaire posait la question de la productivité du poète drogué (sa réponse était claire : un feu de paille). Le 21ème siècle a imposé une performance individuelle réglant la question : tu seras drogué ou tu n’y arriveras pas. 

L’intelligence artificielle ne serait qu’un pas supplémentaire. Pas un changement de paradigme, juste un changement d’échelle. Tu lui délègues tout ce qui t’ennuie et te pèse (ta phobie administrative, ta procrastination, tes Excel, tes Power Point, tes tourments amoureux…). Et toi tu te concentres à planer. 

L’artifice serait-il l’avenir de l’humanité ? 

Question trop vertigneuse, je retourne à mes nuages. 

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Par Éditions Reconnaissance

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