Expressions #13 : Voir quelqu'un

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac, qui est aussi psychologue, réfléchit à ce que signifie voir quelqu'un.

Parmi mes expressions fétiches, il y en a une que je n’ai jamais osé attaquer parce que mes patient.e.s l’emploient souvent, et que le langage de mes patient.e.s est sacré. Je ne vais donc pas lui faire la peau mais l’interroger en douceur. Voir quelqu’un. Qui signifie : voir un.e psy. 

La première fois que j’ai entendu cette phrase dans mon cabinet – il devrait voir quelqu’un – c’était à propos d’un mari qui se trainait des casseroles depuis longtemps, lesquelles lui pourrissaient la vie et celle de sa femme en même temps. J’avais bien compris l’idée : cet homme aurait eu intérêt à parler à un.e spécialiste des casseroles de la vie. Mais l’étrangeté de ce quelqu’un me fit sursauter. 

J’avais travaillé dur pour obtenir le diplôme universitaire convoité de Psychologue (à ne pas confondre avec le tout venant des psychothérapeutes, ni avec la spécialité le moins choisie de la médecine qu’est la psychiatrie). Et j’étais juste quelqu’un

Bien sûr on peut disserter sur ce mot, et le voir sous son angle élogieux : c’est quelqu’un ! Sous-entendu, ce n’est pas n’importe qui. Un.e psychologue qualifié.e de quelqu’un pourrait ainsi se glorifier d’une singularité prestigieuse, d’une aura particulière, d’une personnalité qui en impose. Quelqu’un doté d’un don un peu mystérieux, qui le placerait au-dessus de la mêlée. 

Ce n’est pas comme ça (évidemment, j’ai envie de dire) que je l’ai compris. Vanité de psy ou estime de moi un brin vacillante : j’ai trouvé vexant que la personne en face de moi me rabaisse indirectement au rang de quelqu’un. Je pensais à la BD des Bidochon : le médecin qui parle à l’infirmière du malade qui est devant eux, en l’appelant à la troisième personne du singulier. Il a pris ses médicaments ? Il sort quand ? etc. Et depuis son lit, il assiste à la scène dont il est le protagoniste comme depuis un fauteuil de théâtre. 

Voilà : je me sentais niée.   

Et puis mon esprit a commencé à vagabonder – ma maladie congénitale, ce vagabondage. Et j’ai pensé à ma grand-mère évoquant une veuve refaisant discrètement sa vie : elle voit quelqu’un. C’est-à-dire : elle fréquente quelqu’un, mais un peu en cachette, elle ne veut pas trop que ça se sache. 

Le sourire m’est revenu. Mes patient.e.s disent à leur insu qu’ils et elles me fréquentent –voir quelqu’un continuant à s’utiliser pour la vie amoureuse. Une fréquentation plus ou moins en cachette – ou au contraire parfois comme preuve que leurs proches n’ont pas ou plus à s’inquiéter. Comment les mots glissent-ils ainsi de sens, subrepticement ? 

C’est la magie du langage. 

  

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Par Éditions Reconnaissance

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