Partir et lire en Asie avec Ophélie.
Depuis que nous avons créé Reconnaissance, je suis partie plusieurs fois en Asie. Avec concrètement, à chaque fois : 6 à 9h de décalage horaire, du Donormyl et une pile de manuscrits que je me promets de lire coûte que coûte – après tout, 12 heures d’avion et au moins autant à l’aéroport, ça devrait suffire.
Quand je pars en voyage, parce que j’ai la chance de pouvoir le faire, parce que ma santé m’impose une cure intense de vitamine D, je suis rongée par une culpabilité sourde de laisser les choses se faire à Paris, de ne pas suivre le quotidien heure par heure, de manquer des rendez-vous et des opportunités. C’est la rengaine des entrepreneurs : faut-il ou non prendre des vacances ? Les partisans du non pensent que lorsqu’on créé une entreprise, c’est un asservissement, pire qu’un animal de compagnie ou un enfant, ça ne se met pas en pause ; les partisans du oui militent pour l’équilibre, soulignent le côté marathonien du rôle, encouragent à mieux cloisonner vie pro/vie perso. Soit. Je n’ai pas tranché cette question, et j’alterne entre mauvaise conscience et stakhanovisme.
Le voyage m’ouvre l’esprit et les perspectives, mais clairement mon esprit continue à penser Reconnaissance, et mes perspectives se nourrissent de ce que je vois.
Aujourd’hui je suis au Vietnam, je me traine dans les rues bondées d’Ho-Chi-Minh, pleines de librairies et de bouquinistes, dans lesquels j’ai retrouvé Le Petit Prince (seul français dans le top 10 des livres les plus lus du monde) ou Maupassant. La ville est polluée et jeune ; des bars, des boites de nuit à tous les coins de rue. Pourtant les gens lisent, et visiblement beaucoup ; sur les plages, les touristes aussi abandonnent leurs IPhone pour des pages imprimées ; à l’hôtel, les télés désertent les chambres, et se remplissent de brochures. Peut-être un jour de livres ? Pas en décoration : à lire, à acheter, à garder. C’est un de nos paris.
La vitalité de l’ex-Saïgon me donne le sentiment que le futur se joue ici, à des milliers de kilomètres de Paris. Je pense à mes pérégrinations sur les routes de France avec mes alternants à la rencontre des libraires, aux lecteur.trice.s que je rencontre dans les salons, à tout ce que ça apporte de voir du pays. Je pense au frère de Calmann Lévy, Michel : au début du XIXème siècle il était l’un des premiers éditeurs à sillonner l’Europe grâce aux chemins de fer tout juste sortis de terre, pour racheter les droits d’œuvre, vendre les siennes. Je pense à tout ce que ça apporte de partir.
Je ne sais pas s’il est sage de partir si loin quand on publie des livres. Plus le temps avance, plus j’ai horreur des leçons ou des conclusions définitives – je me suis trop trompée. Mais pour l’instant, grâce notamment à ces voyages, nous publierons à la rentrée de septembre prochain notre premier roman étranger, traduction exclusive d’une œuvre d’une autrice indienne contemporaine, après seulement deux petites années d’existence de la maison.
Et qui sait, peut-être vendrons-nous un jour, pas si lointain, nos livres par-delà les mers et les océans ?
Ophélie pour Reconnaissance