Expressions #11 : Grand écrivain

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac s'interroge sur la femme derrière le grand écrivain.

Le grand écrivain est une figure du patrimoine immatériel de l’humanité française. Un « lieu de mémoire », pour reprendre la formule de Pierre Nora, qui l’inclue dans sa recension des symboles de ce qui constitue notre inconscient collectif.

Le grand écrivain est un homme : par défaut – le masculin domine, la grammaire comme le reste ; par définition – une femme ne peut pas être un… quoique ce soit ; et par construction – peu de femmes reconnues comme écrivaines, donc encore moins de grandes.    

J’ai mes grands écrivains, parmi lesquels Emmanuel Carrère. J’y pense parce que son dernier livre a été très médiatisé. Je l’ai lu, comme j’ai lu presque tous ses livres, dont certains ont été là dans les pires moments de ma vie. Carrère, c’est mon antibiotique contre le bacille du désespoir. Et pourtant…

Est-ce mon évolution ? Celle du monde, qui me rend la vue ? 

Dans son histoire familiale, les grand-mères sont trop méchantes (par nature) ou trop gentilles (donc malheureuses) ; la mère une force de la nature. Et les femmes… L’imaginaire de mon grand écrivain n’a tout simplement pas de case pour les femmes. Ce qu’est une femme – l’Autre – lui est littéralement étranger. 

Carrère parlant beaucoup de Russie, je pense à Tolstoï. A Anna Karénine, dont je n’ai pas pu lire plus de cent pages, malgré mon admiration béate pour ce génie littéraire. Parce que les histoires de femmes frustrées, victimes de séducteurs, j’en ai assez. 

La femme victime ayant été labourée, si je puis dire, dans tous les sens par les grands écrivains du XIXe siècle, puis idolâtrée comme objet par ceux du XXe, son accession au statut de sujet signerait la fin des héroïnes ?    

Retour à Racine, mon Grand écrivain absolu. Orphelin élevé par des Religieuses. Veuf d’une comédienne morte d’avoir avorté de son enfant. Sa Phèdre n’est victime de personne sinon de son désir : la tragédie universelle. Sa Bérénice est victime d’un Titus plus vaniteux qu’amoureux, mais qui n’aura pas sa peau.

Le Grand écrivain invente des personnages dans lesquels tout le monde peut se reconnaître. Il est homme et femme de toutes les époques, de tous les mondes. 

La Grande écrivaine de même. Mais comme pour tous les métiers, elle doit faire deux fois plus ses preuves que ses camarades masculins. Si on enlevait de la liste des grands écrivains tous ceux qui sont incapables de se mettre dans la peau d’une femme, ça ferait beaucoup d’air pour les femmes capables de se mettre dans la peau d’un homme. 

Le grand écrivain ne peut qu’être une grande écrivaine, et réciproquement. 

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Par Éditions Reconnaissance

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