Soyons honnêtes, nous n’avions jamais entendu parler d’Anne Carson avant qu’elle ne reçoive, hier, le prix Nobel 2026. Soyons honnêtes aussi : quand nous avons découvert que l’une des thématiques majeures de son œuvre était la relecture féminine des mythes antiques, nous avons crié de joie, d’amertume, et encore de joie. Surtout quand nous avons appris qu’une prédécécrice d’Anne Carson, Louise Glück (nous ne sommes pas super fortes en Nobel), avait repris le mythe de Perséphone, dont nous proposerons au printemps prochain l’interprétation saisissante d’une jeune autrice dont ce sera le premier roman, sous-titré L’impossible retour à la mère.
On connait Madeline Miller, dont les best-sellers sur Achille ou Circé n’ont pas inventé grand-chose ; ou l’excellent podcast Quand les dieux rôdaient sur la terre, qui raconte de manière très classique et très agréable ce qu’on appelle « La mythologie ». Avec Carson ou Glück il s’agit d’autre chose : une « tradition bien établie bien qu’en marge des littératures dominantes » consistant à « opérer un renversement de vision. » (Le Grand Continent, 8 octobre 2026)
La « marge des littératures dominantes » d’aujourd’hui a toujours été le milieu des littératures de demain, c’est pourquoi nous sommes profondément émues que cette démarche « marginale » s’impose en pleine lumière. Le jury Nobel récompense pour la deuxième fois le travail entrepris par les artistes pour enraciner dans nos imaginaires un récit gynocentré, qui ne remplace pas, n’exclue pas, mais rééquilibre en posant une vérité qui épaissit et universalise la Vérité. La Justice a pour principe de se rendre à partir de l’ensemble des points de vue : un mythe est juste quand il ramasse, embrasse, condense une société. Anne Carson mêle l’Antiquité à la pop culture, dans laquelle nous sommes immergé.es depuis maintenant suffisamment longtemps pour qu’elle nous imbibe. Dans nos Mythes au féminin, on trouve autant Penelope et Iseult que La belle-mère de Blanche-Neige. Et quand on nous demande : c’est le personnage initial ou c’est une version d’aujourd’hui ? Nous répondons toujours : les deux. Et tout l’art de l’auteur.ice consiste à les entremêler.
L’Histoire a retenu Homère comme fondateur d’une épopée mythique, mais combien d’Homère a-t-il fallu pour implanter dans nos cerveaux des valeurs et des représentations des relations humaines phallocentrées ? Combien de grands Nobel, combien de petits Mythes au féminin, combien de libraires convaincu.e.s, combien de lecteur.ices curieux.ses, faudra-t-il pour que s’impose pour les siècles des siècles une vision rééquilibrée de l’héroïsme, de la souffrance, de l’idéal, de l’amour, de la violence, de la morale…?
Continuons le combat !
Isabelle et Ophélie
