Quand ma fille Ophélie était petite, elle chantait à tue-tête en voiture un des tubes du CD années disco « vacances j’oublie tout, plus rien à faire du tout, je m’envoie en l’air ça c’est super… ». Je rigolais évidemment et un jour j’ai fini par lui dire, quand elle était un peu plus grande, ce que voulait dire s’envoyer en l’air. Elle a rougi, m’a engueulée de ne pas lui avoir dit avant, et depuis c’est devenu une blague entre nous.
Dans cette chanson il est bien question de vacances, pas de congés. Congés, c’est pour les congés payés, les congés maternité, les congés maladie, les congés formation, sabbatiques etc. Mais c’est comme si on n’osait plus utiliser ce mot. Comme si c’était indécent de prendre des « vacances ».
Quand on couvre un mot par un autre, c’est généralement que le mot initial est un peu trop explicite. Par exemple on dit « c’est compliqué » pour c’est difficile, c’est horrible, c’est très dur, etc. Il s’est fait virer : ça a été très compliqué. Elle a dû être hospitalisée : ça a été très compliqué. Non les amis, ce n’est pas très compliqué, c’est douloureux, violent, pénible, difficile à surmonter. Compliqué, c’est pour un problème de maths, pas pour une expérience affective. Pas non plus pour une expérience sportive : la montée du col a été « hard », pas « compliquée ». Le match a été « très serré », pas « compliqué ».
Revenons aux vacances. Prendre des vacances c’est nécessaire. Ça a été un acquis social. D’ailleurs le mot congés est apparu au moment des congés payés, avant on disait : « le patron a donné congé à un employé », ce qui voulait dire il l’a licencié. Ou bien on disait, on dit toujours, prendre congé de quelqu’un, c’est-à-dire le quitter ou s’en aller ou s’éloigner ou mettre fin à un rendez-vous. Quand les vacances étaient réservées à l’élite qui pouvaient se les payer, on ne parlait pas de congés. l’élite assumait très bien les vacances, des vacances un peu perpétuelles. En fait, ça ne viendrait à l’idée de personne de dire qu’un rentier est en congé permanent. Non il est en vacances permanentes, les congés, c’est associé au monde du travail, au salariat. Et quand on est salarié, on a le droit à des congés mais avec le brouillage des frontières, entre temps de travail et temps de repos, les congés sont devenus quasiment une revendication de syndicaliste. Ou encore une sorte de temps mort, de temps calme comme on dit pour les enfants. Les vacances ça renvoie à la vacance. Un poste est vacant ; on déplore la vacance du pouvoir. Les vacances, c’est le vide, c’est l’absence. Et quand la vacance passe au pluriel c’est… la glande! « Plus rien à faire du tout » à part « s’envoyer en l’air ».
Cette chanson date de 1982. 40 ans plus tard, ne rien faire du tout, c’est moins festif que très très mal. Quant à s’envoyer en l’air, c’est d’un banal…
Reconnaissance va maintenant prendre congé de vous pour un mois et vous souhaiter de vous mettre en vacances de tout ce qui vous contraint pour vous ré approprier votre bien le plus précieux : le temps !
Isabelle Siac, 24 juillet 2026
