Kessel

Expressions #21 : Vendre du rêve

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac réagit à la victoire de l'AfD aux élections en Saxe-Anhalt.

Lendemain d’élections en Allemagne. 

Entre 1933 et 1939, la journaliste allemande Charlotte Beradt avait recueilli les rêves de ses compatriotes (Rêver sous le IIIe Reich, Payot). Elle y démontrait l’emprise du régime nazi jusque dans les inconscients, rapportant des cauchemars d’angoisse autour de la surveillance et de la punition. 

Hitler y était souvent présent, en raison de son omniprésence réelle (c’est le principe d’un régime totalitaire), mais aussi : n’avait-il pas vendu du rêve à tous les largués de la défaite de 1918, de la crise mondialisée de 1929, de la démocratie raptée par les riches, de la libération des mœurs et du champagne à gogo ? Un rêve tellement beau : l’arrêt du déclassement et de la peur du lendemain (décrits à l’époque par Hans Fallada dans son roman Quoi de neuf petit homme : ma reco pour tous les candidats à la présidentielle de 2027… et pas que) ; la fin de l’humiliation et le retour de la Grande Allemagne (cf. MAGA, Russie forte, etc). En résumé : la fierté et la gloire. 

On a vu ce que ça a donné. À la fin, le vainqueur serait celui qui n’avait « à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » (Churchill en 1942).  Comme si vouloir rêver trop haut que sa tête finissait toujours mal. 

On est pourtant prévenu.e.s : si on nous « vend du rêve » et que nous l’achetons, c’est que le rêve a un prix. Symbolique (croire, adhérer) mais aussi sonnant et trébuchant. C’est vrai en politique comme pour les produits de luxe, la passion amoureuse, la maison individuelle ou les concerts de divas. Les gens, les lieux ou les choses qui nous vendent du rêve ont un coût et penser qu’on peut y échapper revient à rêver d’acheter du rêve gratis. C’est l’utopie de l’« open source », dont on sait depuis qu’Internet existe que c’est une vaste blague (dernière facture en date : les datacenters voraces en ressources naturelles). 

Nous savons donc que le rêve a un prix, que nous sommes prêts à payer même si on sait jamais, sur un malentendu... l’argent tomberait du Ciel sur les vendeurs de rêve ? Quel prix, donc, pour une place de cinéma, un livre, un téléphone, un sac, un projet de vie ou un changement ?  

Le rêve peut être un cauchemar, en littérature comme en politique, l’essentiel c’est qu’il nous sorte de notre vie éveillée. Parce que parfois, pour paraphraser Sartre (l’enfer c’est les autres) : l’enfer c’est le réel. Quand le matin c’est le chagrin qui revient, la difficulté, le lourd. 

Dans les années 50, le film de René Clair Les belles de nuit racontait l’histoire d’un homme réfugié dans le sommeil où il vivait des histoires d’amour exceptionnelles, jusqu’au jour où les difficultés rencontrées pendant ses rêves devenaient telles qu’il finissait par les fuir… en ne dormant plus. 

Les artistes vendent des rêves bien inoffensifs, comparés à ceux concoctés par les « hommes d’action ». Gardons l’imaginaire pour nos rêves les plus fous, et ne les mêlons pas à nos rancœurs les plus crasses. Vendre du vent n’est pas vendre du rêve. C’est même tout le contraire. 

Isabelle Siac, septembre 2026

La newsletter des éditions Reconnaissance

Par Éditions Reconnaissance

Les derniers articles publiés

Congés

par Éditions Reconnaissance   ⋅  24/07/2026 1 min

Bonnes vacances !

Expressions #20 : Résilience

par Éditions Reconnaissance   ⋅  17/07/2026 2 min

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac partage sa réflexion sur la résilience de l'équipe de France.

Créer sa maison d'édition #11 : À bicyclette

par Éditions Reconnaissance   ⋅  10/07/2026 1 min

Depuis quelques jours, Reconnaissance vous apporte en direct ses livres, grâce à son vélo-cargo.

Expressions #19 : Reconnaissance

par Éditions Reconnaissance   ⋅  03/07/2026 1 min

Pour les deux ans de la maison, Isabelle nous dit ce qu'il y a derrière le mot de Reconnaissance.

Avec Risques, une nouvelle collection dédiée au théâtre

par Éditions Reconnaissance   ⋅  26/06/2026 1 min

Le 9 juillet sortent les trois premiers titres de la collection Risques dédiée au théâtre.

Expressions #18 : Dysfonctionnel

par Éditions Reconnaissance   ⋅  19/06/2026 1 min

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac se demande ce que cache le dysfonctionnel.

Expressions #17 : Artificiel

par Éditions Reconnaissance   ⋅  12/06/2026 1 min

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac s'interroge sur l'artificiel.

Expressions #16 : Faire le pont

par Éditions Reconnaissance   ⋅  29/05/2026 1 min

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac propose un petit éloge du pont.

Expressions #15 : Mode durable - oxymore, mirage ou projet?

par Éditions Reconnaissance   ⋅  22/05/2026 1 min

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, à l'occasion de la sortie de son premier livre Reset Fashion, Romain Liot revient sur le concept de mode durable.