On me demande souvent : ça veut dire quoi exactement, résilience ? C’est vrai que ce mot est à la mode, et donc employé à toutes les sauces. La rançon du succès pour les mots qui tapent juste sans qu’on sache exactement où ni pourquoi.
La résilience a été au départ utilisée pour parler de la capacité qu’ont eu certaines personnes à surmonter des traumatismes massifs – à commencer par la Shoah. Il fallait un juif pour porter ce mot et ce fut Boris Cyrulnik. Bien sûr le mot existait avant lui. Mais il l’a doublement incarné : en l’associant à une tragédie qui pouvait parler à tout monde – se remettre de la Shoah, bonjour… - et en le choisissant pour qualifier son propre chemin. Car il fut un enfant caché, miraculeusement rescapé d’une rafle, et dont les parents furent assassinés dans les camps nazis.
La résilience est donc d’abord cette force de vie un peu mystérieuse qui permet de ne pas être détruit par la souffrance. Autant le dire tout de suite, quitte à décevoir celles et ceux qui pensent que tout s’acquiert : la résilience se travaille, mais elle est quand même beaucoup une question de caractère. C’est injuste, c’est même très très injuste, mais c’est la vérité.
Qui dit résilience dit donc souffrance : toutes les souffrances se valent-elles ? En principe non : être orphelin à huit ans et avoir soi-même réchapper à la mort ça n’est pas du même ordre que perdre en demi-finale de la coupe du monde de foot.
Mais à l’échelle d’une personne, la souffrance est la souffrance. Parmi les sportifs de haut niveau, certains ne se remettent jamais de l’échec. D’autres se relèvent et sont encore plus combatifs.
Ces derniers jours, j’ai essayé d’imaginer ce que ça pouvait faire au mental de Mbappé de savoir que le monde entier a entendu qu’il avait « tété des noix de coco » ; ce que ça pouvait faire au mental de toute l’équipe de France d’entendre dire qu’elle n’était pas française, et qu’un charter pour l’Afrique vaudrait mieux qu’une troisième étoile au maillot. En les voyant bloqués par les Espagnols sur le terrain, je me suis dit que se qualifier de « méchants » n’avait pas suffi à les protéger. Je ne peux pas imaginer que cette boue ne les a pas atteints, même s’ils sont entraînés à tout encaisser. Même si la résilience fait partie des compétences requises pour leurs salaires annuels à deux chiffres de millions.
La résilience, telle qu’elle s’est élargie aujourd’hui, je dirais que c’est faire avec le réel, quand il cogne, mais parfois aussi quand il couvre de joie – oui l’être humain est étrange.
C’est arriver à ne pas s’effondrer quand un grand malheur arrive (la mort, réelle ou psychique, dans toutes ses variantes). Et aussi à ne pas rester bloquer sur la souffrance. A en faire quelque chose (Boris est devenu psychiatre). A la sublimer (il est devenu la star de la résilience). J’aime beaucoup ce mot : sublimer. Il ne s’applique qu’aux humains. Désolé pour le climat (résilient mais pas sublimant). Et surtout pour les entreprises qui se sont appropriées la résilience pour mieux pousser leurs troupes à leurs limites. Pour les abuser quoi.
La résilience, ça n’est pas tout supporter. C’est se relever de ce qui pourrait nous terrasser. Zizou n’a sans doute jamais oublié son coup de boule. Mais il s’en est remis.
