Qu’est-ce qui nous prend à tous et toutes de vouloir réécrire des mythes vieux de plusieurs millénaires ? N’y a-t-il pas plutôt tant d’histoires nouvelles à inventer ?
Pourtant, ils sont partout, dans les librairies, les cinémas. Que cherche-t-on au fond de ces récits ?
Je pense aux portraits de fleurs et de fruits de Giuseppe Arcimboldo, que ma mère artiste nous invitait, tout jeunes, à reproduire à notre manière. Je ne me souviens pas du résultat, seulement de cette liberté d’assembler, de choisir, au gré des pages de magazine, le nez, la bouche et chaque œil de ce qui allait devenir mon personnage. Aujourd’hui j’imagine nos portraits faits de toutes les histoires que l’on nous racontait, enfants, et toutes celles que nous nous racontons depuis. Elles peuplent nos corps et nos visages, se formant et se déformant ainsi avec nous. Réécrire un mythe c’est prendre le contrôle du récit, s’approprier, actualiser, regarder l’angle mort ce qui a été dit de nous, des enfants, des hommes, des femmes, des dieux.
Mais il me semble que ce n’est pas tout. La réécriture permet aussi de se dissimuler derrière un visage connu pour raconter l’intime. Car les voix des figures mythologiques, de Perséphone à Pénélope, en passant par Hélène, dira quelque chose de la vie de ses écrivains et lecteurs. Les voix se mélangent pour parler, autant de notre singularité que de notre humanité.
La réécriture de mythes est une ode à ces personnages qui nous bercent et nous traversent. Et le prix Nobel décerné à Anne Carson est une reconnaissance de cette expression littéraire. À la croisée des héroïnes classiques et de celles de la pop culture, elle nous offre une fresque, un collage pour poursuivre avec le mélange des genres, de toutes ces femmes et hommes qui habitent notre imaginaire.
Déméter fait, pour moi, partie de ceux-là. Discrète, sa fille Perséphone se tient à ses côtés. J’ai choisi de raconter son histoire à elle, par elle. Toujours dans l’ombre, de celle de sa mère, du mari ou des enfers, il me semblait qu’elle avait beaucoup de choses à nous dire de nous, de moi, de notre intimité et des chemins que nous ne choisissons pas mais que nous pouvons nous ré-approprier.
Gabrielle Ubelmann, octobre 2026
