Au début je trouvais ça pas mal : c’est une famille dysfonctionnelle ; la relation dysfonctionne ; il-elle a un comportement dysfonctionnel…
Ce dys- évitait les formules plus cash : une famille qui débloque ; une relation à la mort annoncée ; un comportement de cinglé.e…
Et puis, comme tout ce qui édulcore, qui ripoline, qui euphémise, les fissures n’ont pas tardé à apparaitre ; les mauvaises herbes à repousser. Le dysfonctionnement n’était que le nouveau nom du conflit larvé, du problème purulent, de la bombe à retardement.
Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre d’où est venu ce tapis-là, sous lequel on espérait collectivement pouvoir glisser le pire – une quête toujours renouvelée, toujours déçue, c’est le principe de la quête.
Il suffit d’enlever le dys- : est fonctionnel ce qui est en état de fonctionner. Ça vous évoque quoi ? Moi, un aspirateur, un lave-vaisselle, une chaudière… Bref, quelque chose. Imaginons maintenant quelqu’un : mon enfant est fonctionnel depuis qu’il va sur le pot ; j’ai dû mettre ma mère en Ehpad car depuis qu’elle a Alzheimer elle n’est plus fonctionnelle ; ses résultats au concours attestent qu’il ou elle est ultra-fonctionnel.le.
Nous y voilà : la performance. Cette bonne vieille maladie du XXIème siècle, encore poussée d’un cran par la concurrence des intelligences artificielles. Être fonctionnel c’est la base pour espérer se faire une place sociale, à un moment de l’Histoire humaine où l’absence de bug est le minimum requis pour y aspirer. En même temps, on voit bien que le système craque de partout : la pandémie des addictions et dépressions dans les pays riches ne peut se réduire à un dysfonctionnement généralisé que résoudrait un bon tyran, une bonne guerre, un bon gros collapse (qui en finirait avec les délicats dys-). Les migrants qui survivent à la migration sont sur-fonctionnels, mais ils n’ont pas la bonne couleur, les bons codes, la bonne langue.
Dans ce dysfonctionnel que je trouvais esthétiquement si confortable se niche le désarroi béant de la confrontation à LA question existentielle : et l’âme dans tout ça ?
