Expressions #18 : Dysfonctionnel

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Isabelle Siac se demande ce que cache le dysfonctionnel.

Au début je trouvais ça pas mal : c’est une famille dysfonctionnelle ; la relation dysfonctionne ; il-elle a un comportement dysfonctionnel

Ce dys- évitait les formules plus cash : une famille qui débloque ; une relation à la mort annoncée ; un comportement de cinglé.e… 

Et puis, comme tout ce qui édulcore, qui ripoline, qui euphémise, les fissures n’ont pas tardé à apparaitre ; les mauvaises herbes à repousser. Le dysfonctionnement n’était que le nouveau nom du conflit larvé, du problème purulent, de la bombe à retardement. 

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre d’où est venu ce tapis-là, sous lequel on espérait collectivement pouvoir glisser le pire – une quête toujours renouvelée, toujours déçue, c’est le principe de la quête. 

Il suffit d’enlever le dys- : est fonctionnel ce qui est en état de fonctionner. Ça vous évoque quoi ? Moi, un aspirateur, un lave-vaisselle, une chaudière… Bref, quelque chose. Imaginons maintenant quelqu’un : mon enfant est fonctionnel depuis qu’il va sur le pot ; j’ai dû mettre ma mère en Ehpad car depuis qu’elle a Alzheimer elle n’est plus fonctionnelle ; ses résultats au concours attestent qu’il ou elle est ultra-fonctionnel.le.

Nous y voilà : la performance. Cette bonne vieille maladie du XXIème siècle, encore poussée d’un cran par la concurrence des intelligences artificielles. Être fonctionnel c’est la base pour espérer se faire une place sociale, à un moment de l’Histoire humaine où l’absence de bug est le minimum requis pour y aspirer. En même temps, on voit bien que le système craque de partout : la pandémie des addictions et dépressions dans les pays riches ne peut se réduire à un dysfonctionnement généralisé que résoudrait un bon tyran, une bonne guerre, un bon gros collapse (qui en finirait avec les délicats dys-). Les migrants qui survivent à la migration sont sur-fonctionnels, mais ils n’ont pas la bonne couleur, les bons codes, la bonne langue. 

Dans ce dysfonctionnel que je trouvais esthétiquement si confortable se niche le désarroi béant de la confrontation à LA question existentielle : et l’âme dans tout ça ? 

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Par Éditions Reconnaissance

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