Expressions #25 : la femme mystérieuse

Deux fois par mois, un ou une auteur.trice propose une réflexion autour d'une expression, plus ou moins courante, de la langue française. Aujourd'hui, Frédéric Krivine, le scénariste, a rencontré une femme mystérieuse.

Gros scénariste, je publie un roman intitulé Le Scénariste, du coup je me fais tout un roman : parce qu’être un gros écrivain, ça n’a rien à voir avec être un gros scénariste. Le texte que j’ai écrit, quelle que soit sa valeur (dans le cas présent 18 euros), c’est la forme définitive de l’œuvre, ce qui fait de moi un artiste. Quel choc ! Quand j’écris un scénario, mon texte est un document Word ou Final Draft qui sera repris, modifié, complété, adapté, et deviendra, grâce au travail du réalisateur, des comédiens et des techniciens, une œuvre audiovisuelle. Dans ce film ou cet épisode, je suis là, mais en filigrane. Il y a bien mes dialogues, en général peu modifiés puisque je suis bon, et l’histoire est en gros celle que j’ai écrite, mais d’autres que moi ont mis leurs grains de sel et de poivre, et certains passages de l’œuvre n’ont plus rien à voir avec moi — je peux même les trouver absolument étrangers, voire épouvantables.

Tout est très différent avec Le Scénariste, ce mince roman d’un gros scénariste, dans lequel chaque mot, c’est moi, comme disait Flaubert d’après ce qu’on m’a dit puisque je n’ai rien lu de lui à part son prénom. Lorsque vous me dites, vous, spectateur ou spectatrice virtuelle, que vous n’avez pas aimé l’épisode 58 d’Un Village Français, je vous réponds : « moi non plus ! Le réalisateur n’a rien compris, il n’a pas su diriger les comédiens, il n’a pas compris le scénario, je ne suis pas pour grand-chose dans ce naufrage » ; ce sera sans doute hypocrite, car en général lorsqu’un épisode de série est médiocre c’est que le scénario n’était guère brillant, mais au tribunal de l’art-artisanat, je m’en sortirai avec le sursis ; tandis que si vous n’aimez pas Le Scénariste (Editions Reconnaissance, 78 p, 18 €), ou le chapitre 2 du Scénariste, ou la dernière phrase du Scénariste, c’est moi  que vous n’aimez pas, ou en tout cas un morceau de moi, une image, une expression intime. Terrible expérience. 

Vous comprendrez donc l’attention extrême, presque prépubertaire, que je porte aux retours sur mon mince roman. Ma mère, par exemple, comme dirait Sigmund, ne m’a fait aucun commentaire digne de ce nom sur Le Scénariste (Editions Reconnaissance, 78 p, 18 €). D’ailleurs dès mon premier roman, Arrêt Obligatoire,  — qui était un roman policier, donc pas un vrai roman de chez Roman, comme diraient mes jumeaux de treize ans — elle n’avait pas hésité à me dire qu’elle n’aimait pas trop. Elle en avait lu par hasard les cinquante premières pages dans le camp de naturistes landais où elle m’avait traîné suite à la perte d’un pari et m’avait dit, le lendemain matin : « C’est cela le roman de mon fils, dont j’entends parler depuis deux ans ? » Elle n’aimait pas trop mes séries, même Un Village Français, pourtant encensé par presque toute la famille Krivine, mais il est vrai que ne-pas-aimer-trop était une de ses pathologies en général dans la vie. Sur Le Scénariste elle n’a rien dit, j’en parlais d’ailleurs à mon psychanalyste hier, qui lui non plus n’a rien dit du Scénariste alors qu’il n’est pas lacanien. Ma mère n’aimait pas trop les séries télé mais aimait beaucoup la littérature, et pourtant : pas un mot sur Le Scénariste. Vous écrivez un roman, un vrai, un tatoué, pour plaire enfin à ceux qui vous ont conçu et à l’arrivée, vous n’obtenez rien, pas même un commentaire positif en passant. Pourtant, j’ai été triste, quand elle est morte en 2020. Mon père non plus ne m’a rien dit du Scénariste, c’est un homme qui ne s’intéresse qu’à la médecine, la politique et au violon, la littérature l’ennuie, tout comme le cinéma, la peinture, ou le théâtre. Il y avait beaucoup de monde à son enterrement.

J’ai quand même eu des réactions : ma meilleure amie m’a dit que j’avais du style, ce qui était déjà quelque chose, mais qu’elle ne l’aimait pas trop, ce style. Ça m’a touché, évidemment, vu mon back-ground psychologique. D’autres amis, moins meilleurs, m’ont fait des messages enthousiastes, délicats, sincères, dont certains m’ont fait vraiment plaisir. Et puis il y a eu cette femme élégante qui est venue, avec sa fille, me parler un jour, dans un café, et qui m’a dit cette chose très étrange : elle avait déjà lu un récit exactement semblable à celui que je racontais dans Le Scénariste, la situation, l’histoire, les personnages, tout était pareil. Cela m’a terriblement troublé, puisque l'histoire du Scénariste, c’est précisément un scénariste qui doit écrire en un week-end le scénario d’un film qui a déjà été tourné, et qui finit par se persuader que s’il pouvait récrire mot pour mot, lettre pour lettre, le scénario déjà écrit, il ferait quand même œuvre de création. Et il retrouve ainsi le désir d’écrire. La femme élégante, dont le visage me disait quelque chose, mais je ne savais pas quoi, m’a dit qu’elle reconnaissait ce texte mot pour mot, lettre pour lettre, qu’elle l’avait déjà lu, et que donc il avait déjà été entièrement écrit. J’ai été terriblement déstabilisé. J’ai eu l’impression de disparaître. La femme semblait sûre d’elle, et cette conviction lui donnait une forme de force tranquille. Sa fille, qui avait visiblement hérité de sa force, prenait des notes et envoyait des SMS à la planète entière. Et là je me suis soudain souvenu qui était cette femme : c’était mon éditrice.

Frédéric Krivine, octobre 2026

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